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Contester le pouvoir - 19 au 25 novembre

Entretien - Hamed Zolfaghari

Entretien avec Hamed Zolfaghari cinéaste de Les femmes du soleil : une chronologie du regard, présenté dans la section Contester le pouvoir, disponible du 19 au 25 novembre

Comment le projet est-il né? Pourquoi avez-vous développé cet atelier avec les femmes de Shafi Abad?

De 2009 à 2016, j’ai travaillé comme bénévole dans plusieurs ONG dédiées à l’environnement et aux droits humains, en Iran et à l’étranger. En 2014 j’ai eu envie de faire autre chose : non pas que le travail n’était pas bien, mais j’avais d’autres envies en tant que cinéaste. Je souhaitais combiner mes expériences en activisme social et environnemental, et le cinéma comme art. Pour moi, ces deux activités n’ont jamais été, et ne devraient jamais, être séparées. Je voulais établir un lien direct entre les deux, et montrer qu’un cinéaste documentaire peut faire les deux en même temps. Puis, un écomusée a ouvert dans le village de Shafi Abad, et il a été dirigé pendant plusieurs années par une jeune femme de la communauté. Cette femme m’a demandé de les aider avec le projet, et j’ai proposé d’inclure dans le projet un atelier sur l’émancipation des femmes par la caméra. Quand j’ai expliqué ma méthodologie, l’idée a été acceptée et soutenue à 100 %. Nous avons commencé à travailler avec des hommes et des femmes au sein d’un atelier vidéo participatif, mais les hommes du village sont partis dès le premier jour. Les femmes, elles, sont restées et ont pris l’atelier en main, car elles y voyaient une véritable occasion de changement. Elles voulaient faire quelque chose d’important pour leur communauté et pour elles-mêmes. Après trois mois, le gouvernement a arrêté le projet d’écomusée, mais nous avons continué l’atelier vidéo, et par la suite, nous nous sommes surtout concentrés sur les activités des femmes, qui ont fait avancer le projet comme vous le voyez dans le film.

Pouvez-vous nous parler de votre approche collaborative?

L’idée de l’atelier participatif était de soutenir les femmes du village dans leurs objectifs, en utilisant le cinéma comme outil d’émancipation au fur et à mesure des différentes étapes : observer leur propre situation, se regrouper autour d’un sujet qui les intéresse, écrire un scénario provisoire qui guide leurs activités, suivre les objectifs qu’elles s’étaient donnés, réaliser des films qui permettent de réunir d’autres personnes lors de projections, discuter des problèmes après les projections, et inviter la communauté à résoudre ces problèmes. En gros, on tourne le film jusqu’à ce que le problème soit réglé et qu’on ait atteint un objectif, grâce au processus de tournage, projection et discussion. Toutes les étapes du processus sont participatives, et notre équipe d’intervenants sociaux se concentrait sur cet aspect : comprendre les objectifs du groupe, ainsi que la manière de les aider à les atteindre.

On voit les femmes être confrontées à une forme de résistance de la part de certains habitants. Puisque vous participiez à leur processus d’émancipation, avez-vous aussi dû faire face à de l’hostilité?

Je faisais partie du problème, car il arrivait que je sois le seul homme avec elles pendant le tournage et les ateliers. Je devais faire très attention, car de petits malentendus pouvaient avoir des conséquences fâcheuses pour les femmes et pour moi. En tant qu’intervenant social et documentariste, j’avais le pouvoir de faire les bons choix et je n’ai pas vraiment eu de problèmes avec les gens du village. Mais il fallait être extrêmement préparé et efficace. J’ai rencontré la plupart des hommes du village et j’ai passé du temps à discuter avec eux du projet : ça a beaucoup aidé. Si quelque chose s’était passé, vous n’auriez jamais vu ce film, car l’activité n’aurait pas eu lieu et le film ne se serait pas fait.
Il y a certes beaucoup de choses qui se sont passées, comme d’être confrontés à des obstacles de la part du gouvernement. Mais après quelque temps, surtout après la projection du film dans le village, les gens ont compris ce que nous faisions et ont accepté notre présence dans le village.

J’aime beaucoup le titre du film, qui exprime l’idée que nous observons, quasiment en temps réel, la manière dont le regard se transforme : non seulement en termes de masculin/féminin, mais surtout en termes de filmeur/filmés. Voyez-vous ce «glissement du regard» comme un acte politique en tant que tel? Pourquoi est-ce important pour vous de détailler sa chronologie?

C’est au cœur de toute activité d’émancipation sociale : la manière dont les gens se perçoivent et perçoivent leur environnement. C’est à la base du problème et l’outil principal pour le régler. La chose la plus importante est de savoir comment changer ce regard. Pour être durable et véridique, cela doit venir de l’intérieur, sinon vous allez vous perdre au cours du processus. La caméra vous donne l’occasion de prendre du recul et de tourner votre regard sur vous-même, et sur votre société. Et se préparer à agir, ça vous donne aussi une valeur symbolique. Vous êtes derrière la caméra, et vous avez une voix et une forme de contrôle. Ce groupe de femmes a décidé d’agir pour dépasser leurs limitations, et elles ont compris que le seul moyen était d’abord de changer de l’intérieur, et qu’elles pourraient ensuite entreprendre les changements extérieurs. En suivant la chronologie du film, on voit bien les changements qui s’opèrent tant au niveau de leur place dans la société que de leur confiance en elles.
Mais la chronologie du regard qu’on observe tout au long du film a également une autre signification. Par exemple, quand on regarde les images tournées par la première génération de femmes dans le groupe, on voit que les femmes ont un rapport plus difficile et traditionnel à la caméra. Mais elles ouvrent la voie à la génération suivante d’activistes, qui quand elles arrivent sont beaucoup plus libérées et à l’aise avec la caméra. Elles jouent avec la caméra et elles s’amusent à se présenter comme elles le souhaitent. Elles inventent leur propre manière d’utiliser la caméra, ce qui m’a beaucoup appris à moi en tant que cinéaste.

Le film a-t-il été montré en Iran? Pensez-vous qu’il puisse servir d’outil dans d’autres communautés?

Nous n’avons pas pu montrer le film dans autant d’endroits en Iran qu’on aurait voulu, à cause des règles de distanciation sociale. Nous prévoyons de le montrer en partenariat avec des ONG iraniennes qui travaillent dans différentes communautés en Iran.
Après les projections au Canada, en Allemagne et en France, je me suis rendu compte grâce aux commentaires des spectateurs et surtout des spectatrices que le film peut aussi inspirer les communautés urbaines des pays développés. Dans ce monde injuste et cruel, il ne faut pas abandonner les luttes féministes. Il y a eu beaucoup d’avancées partout dans le monde, mais il reste encore beaucoup à faire.

Désirez-vous ajouter quelque chose?

Je suis ravi que le film soit présenté pour la deuxième fois au Canada, après Hot Docs. Hot Docs et les RIDM sont des festivals très progressistes. C’est une occasion pour les femmes iraniennes de faire entendre toute la variété de leurs voix. J’aimerais ajouter quelque chose à propos des médias mondiaux, et de leur représentation des femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. La plupart des festivals documentaires ont beaucoup d’idées fausses sur ce sujet. Nous savons que les femmes sont confrontées à beaucoup de problèmes dans ces pays. Les sociétés conservatrices et les gouvernements totalitaires et idéologues y répriment les mouvements de libération des femmes. Mais montrer les femmes comme des victimes n’aident pas leur cause. Leurs voix doivent être entendues, et il est important de comprendre que les peindre comme des victimes, ça leur coupe tout autant les ailes. Souvent, les films qu’on voit dans les médias traditionnels et les festivals de films montrent ces femmes comme des victimes qui ne peuvent rien faire pour changer leur condition. Alors qu’en réalité, beaucoup de femmes de ces sociétés sont très actives et entreprennent beaucoup de choses pour se libérer de ces limitations. Ces sociétés vont bientôt changer.

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