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Trouver ses communautés - 12 au 18 novembre

Entretien - Mladen Kovacevic

Entretien avec Mladen Kovacevic, cinéaste de Merry Christmas, Yiwu, présenté dans la section Trouver ses communautés (12 au 18 novembre 2020)

Le portrait que vous peignez des usines de Yiwu va à l’encontre des images stéréotypées qu’ont parfois les Occidentaux des «sweatshops» chinois, et qui font souvent preuve de misérabilisme ou de sensationnalisme. Est-ce quelque chose que vous souhaitiez éviter dès le début du projet?

Je voulais éviter le sensationnalisme, et j’ai aussi appris petit à petit que ces stéréotypes négatifs n’étaient plus aussi pertinents qu’ils l’étaient il y a 10 ou 20 ans. L’une des premières choses que j’ai vues quand je suis arrivé en Chine, c’était un avis d’embauche à côté de la porte d’une usine, et les salaires offerts étaient bien plus élevés que ceux des ouvriers en Serbie. Certes, la Serbie n’est pas une référence, mais ces ouvriers chinois avaient des iPhones flambant neufs, et dans l’usine, l’ambiance était chaleureuse, voire familiale. Je ne dis pas que le travail y est agréable, loin de là. Mais le travail en usine est rarement facile, que ce soit en Chine ou ailleurs. La vie de la classe ouvrière est dure partout. C’est d’ailleurs pourquoi l’un des plus gros problèmes en Chine aujourd’hui est la pénurie de main-d’œuvre, en particulier de jeunes ouvriers. Car ils ont beaucoup d’autres options de vie. Même le stéréotype de la main-d’œuvre bon marché et abondante n’est donc plus tellement d’actualité. Cette réalité, je l’ai découverte en grande partie en allant en Chine.

Il y a eu par le passé un fameux photoreportage sur Yiwu qui choisissait une approche complètement différente. Avez-vous vous-même été surpris par ce que vous avez découvert à Yiwu?

Ces photos assez incroyables me paraissaient très stylisées, et elles avaient toutes été prises dans un petit atelier très étrange, pas vraiment une usine. Elles constituaient autant un commentaire sur les conditions de travail pénibles que sur le consumérisme occidental, qui devient particulièrement effréné pendant la période de Noël. À mes yeux, elles portaient même un certain message environnementaliste. Il n’y a aucun doute que de tels endroits existent, ou qu’ils existaient il y a quelques années. J’avais d’ailleurs très envie de découvrir un décor aussi impressionnant visuellement, mais ça n’est jamais arrivé. En dehors des nombreuses usines de grande taille, j’ai visité beaucoup de petits ateliers d’artisanat — souvent désordonnés et désorganisés, mais loin de l’image des « sweatshops » infernaux. Je tiens à souligner, ceci dit, que même si les images ne paraissent pas dures dans ces usines et ces petits ateliers, c’est loin d’être agréable quand il y a des produits et des émanations chimiques.

Vous avez choisi de vous intéresser aux vies intimes et aux rêves des ouvriers plutôt qu’à leurs conditions de travail. Pourquoi étiez-vous plus intéressé par cet aspect, et comment avez-vous réussi à obtenir ce degré d’intimité?

C’était mon intention avant même d’entendre parler de Yiwu et de ses usines de Noël. Je voulais faire un film sur des expériences en Chine contemporaine, sur le quotidien intime des travailleurs chinois. La raison pour laquelle j’ai choisi Yiwu comme décor, c’est surtout parce que Noël a un écho émotionnel important auprès des publics occidentaux. Pas juste parce que c’est la fête la plus importante en Occident, ou parce que c’est la période où les Occidentaux consomment le plus de produits fabriqués en Chine. Mais surtout parce que Noël est la fête familiale par excellence, et les émotions qu’on y associe nous mettent dans le bon état d’esprit pour observer ces usines non seulement comme des lieux de production, mais comme des endroits intimes où les meilleurs amis discutent de leur choix de vie, où les couples se séparent, où de nouvelles idylles naissent, où les parents tentent de convaincre leurs enfants de retourner étudier, alors que ceux-ci veulent juste faire de l’argent et être libres de faire ce qu’ils veulent… Pour obtenir ce type d’intimité, il faut s’intéresser véritablement aux vies des gens : à ce qui les préoccupe, pas ce qui nous préoccupe nous en tant qu’étrangers. J’y suis allé sans idée préconçue, avec pour seul objectif de faire un film à partir des fragments de leur réalité à eux.

Vous dépeignez un univers au croisement du communisme, du capitalisme et du mondialisme. Pensez-vous que votre film dit quelque chose sur la Chine dans son ensemble ? Dit-il quelque chose sur d’autres sociétés — par exemple, celles qui consomment ces produits?

Mon impression, c’est que la classe ouvrière chinoise se retrouve aujourd’hui entre les traditions communiste et confucéenne d’une part, et le capitalisme et le consumérisme d’autre part — la jeune génération étant beaucoup plus proche de ce dernier aspect. C’est difficile pour moi de savoir si mon film dit vraiment quelque chose sur la société chinoise dans son ensemble, car c’est un pays tellement vaste. Son développement économique n’est pas uniforme, et il est extrêmement divers culturellement (ce qui a d’ailleurs été une grande révélation pour moi). La Chine ressemble plus à un continent où, si le communisme apporte une uniformité de surface, ses différentes parties ne sont pas plus comparables que la Finlande et l’Espagne, ou la Norvège et la Turquie. Plus de 200 dialectes y sont parlés, dont beaucoup n’ont rien à voir les uns avec les autres. Ce qui m’a paru universel, néanmoins, ce sont les liens familiaux et leur prépondérance dans la vie des gens, malgré le fossé générationnel qui est bien plus grand en Chine que n’importe où ailleurs dans les pays développés. Et aussi, la mélancolie qui se dégage de ce flot incessant de migration interne — plus de 300 millions de travailleurs migrants — et qui donne son ton au film. J’ai voulu aborder ce sujet et dépeindre ces personnes avec douceur. Bien entendu, avec un tel décor — une ville en Chine où plus de 600 usines fabriquent des produits de Noël pour toute la planète — il est inévitable que la discussion s’élargisse au consumérisme mondial. Mais en ce qui me concerne, j’abordais cet enjeu avec une ambition toute simple : je voulais que, quand on achète des décorations de Noël et qu’on les attache à notre sapin, ou quand on met un chapeau de Noël pour aller à une fête, on pense aux gens qui les ont fabriqués. Le film vise à faire partager au public les expériences de vie de ces travailleurs, ce qui nous enrichit tous, et enrichit même notre rapport à Noël.

En tant que citoyen d’un pays postcommuniste, sentiez-vous une certaine connexion avec certains de ces enjeux?

Je n’en suis pas certain. Le communisme en Yougoslavie était très différent du communisme en Chine. Le postcommunisme en Serbie est encore plus différent du communisme 2.0 en Chine. J’ai effectivement grandi avec un foulard rouge, donc l’iconographie communiste a quelque chose de familier. La Serbie, et la Yougoslavie avant ça, flotte entre l’Est et l’Ouest d’un point de vue géographique, historique et politique. J’ai peut-être été moins confronté aux stéréotypes sur la Chine que si j’avais grandi dans un pays occidental, mais ça aussi, ça me semble être un autre stéréotype : la manière dont les Occidentaux perçoivent la Chine est sans doute bien différente entre la France et les États-Unis, et il y a énormément de différence à l’intérieur de ces pays mêmes. Après les guerres en ex-Yougoslavie, suivies d’une transition interminable et minée par la corruption vers le capitalisme, j’étais certainement curieux d’en savoir plus sur les succès économiques et les changements sociaux en Chine dans les 20 ou 30 dernières années. Malgré tous les problèmes rencontrés, il y a une impression de progrès en Chine que nous n’avons pas connue en Serbie. C’est cette curiosité sincère envers la Chine qui me lie aux enjeux dont nous avons parlé, bien plus que l’état des choses dans mon propre pays postcommuniste.

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